Mes faux-semblants

Le galetas, ou le grenier, c’est là où se rangent les affaires que nous n’utilisons que rarement. Là où les effets dont nous ne voulons plus mais que nous n’avons pas pu nous résoudre à jeter finissent. C’est un endroit où nous n’allons que rarement, souvent difficilement accessible, sombre et froid.

Un jour, on se décide à faire du rangement et nous découvrons toutes ces affaires stockées au galetas dont nous avions oublié l’existence. Puis nous les jetons, ou les remettons dans un autre coin pour les dix prochaines années.

Lors d’un décès, le tri des effets personnels du défunt est une étape terrible. Nous sommes partagés entre garder ou donner, un conflit de loyauté.
Si j’ai trié et rangé les effets personnels de notre fille rapidement après son décès, les deux malles contenant les affaires que nous souhaitions conserver sont restées dans sa chambre. Il était plus facile de les laisser là que de réfléchir à quoi en faire et ou les mettre.
Il m’a fallu quatre ans pour que je sois capable de monter une caisse au galetas. Mais elle est restée devant la porte durant des mois. Je n’arrivais pas à me résoudre à ranger ses effets dans cette petite pièce sombre et froide. Chaque jour je passais devant, et chaque fois je faisais le compte rendu de ce qu’elle contenait.

C’est six mois de plus que j’ai eu besoin pour monter la deuxième. Pour les ranger soigneusement les deux, dans un coin du galetas que j’avais au préalable rangé afin de pouvoir accéder aux caisses facilement.

Personne n’a su derrière le sourire que j’affiche, combien cette étape a été douloureuse. Une étape de plus, parmi tant d’autres.

Elle n’est plus là, rien ne sera plus jamais comme avant. C’est une réalité à laquelle je suis confrontée chaque jour.

Quand on travaille dur et qu’on s’occupe, nous avons moins le temps de penser à ceux qu’on a perdu. Cela rend l’absence plus légère, plus acceptable et nous permet d’avancer.

Mais inévitablement l’instant arrive où nous ne sommes pas occupés, où nous sommes seul face à nous-même, et où nous osons pendre ce « moment pour nous ». Ce fameux temps que nous « devrions » tous prendre pour nous-même, que tant de monde nous conseille de prendre. Et là, l’absence est si lourde que c’est comme une gifle en pleine figure tant c’est douloureux.

C’est ainsi que chaque jour je me lève et je m’habille de mes faux semblants, ce masque que je revêts à contrecœur.

Je devrais être reconnaissante, car j’ai tant appris avec eux, mais je ne les aime pas.

J’ai appris à sourire alors que mon cœur est à pleurer. J’ai appris à répondre : « Oui oui ça va bien » avec tant de conviction même lorsque je suis au plus bas que peu ne sont pas dupe. J’ai appris à rester polie, à afficher ce sourire figé lorsque nous entendons d’autres se complaindre pour ce qui nous semble être des futilités. Savoir se taire lorsque nous aimerions crier notre colère face à une injustice. Savoir être forte alors que mes jambes tremblent et ma fameuse boule monte dans ma gorge. Rester alors que j’ai envie de fuir.

Oui je pense que mes faux semblants et moi-même sommes plutôt doués car je peux choisir d’ôter mon masque avec qui je veux et quand je le souhaite.

Or cela va à l’encontre de toutes mes convictions. Moi qui suis franche, honnête et qui ose dire les choses, pourquoi j’agis ainsi ? Car j’ai crié, pleuré et tenté d’exprimer. Mais lorsque nous vivons un deuil, nous nous rendons vite compte d’une chose : face à notre peine, nous sommes toujours tout seul au monde, souvent incompris.
C’est trop d’énergie de se battre pour un résultat qui n’est au final pas celui espéré, celui de la compréhension et du respect.

Lorsqu’il y a un drame, un décès ou une grave maladie, c’est comme regarder un film triste.
Les amis les voisins, l’entourage et la famille sont sincèrement touchés, ils sont vraiment malheureux.  Je ne doute pas un instant de cela.  Puis vient le moment où ils n’ont plus envie d’être triste, où il faut qu’ils retournent à leur vie. Alors se termine le film et ils  rentrent chez eux. Là où leur vie les attend pour continuer comme avant. Ou presque, car reconnaissons le, leur vie quotidienne n’a fondamentalement pas vraiment changée

Mais pour ceux qui vivaient avec le défunt c’est différent.  Pour eux le film ne se termine pas, car leur vie est changée à jamais.
Parce qu’au fond, seuls ceux qui vivaient avec le défunt endure l’absence au quotidien.

Soyons honnêtes.  Si au moment du décès les proches du défunt sont toujours bien entourés, qui a encore assez d’amour pour accompagner une personne en deuil après plusieurs années ? S’intéresser réellement à ce qu’elle ressent. L’écouter, comprendre qu’il n’y a pas de mode d’emploi, accepter qu’elle ne veuille pas vous voir, interpréter un regard un message et anticiper le moment où il faut être présent même si elle ne vous le demande pas. Trouver quels mots prononcer et quand il faut se taire. Parfois juste être là sans imposer quoi que ce soit. Accepter qui elle est aujourd’hui même si elle ne le sait pas elle-même. Accepter qu’elle soit différente, être là même si on ne la comprend pas toujours.

Oui la douleur change une personne, c’est un fait.

Nous trouvons tous une façon de survivre. Pour beaucoup ces faux semblants nous aiderons à tromper les nombreuses personnes que nous croiserons dans la vie quotidienne. Seuls ceux qui ont assez d‘amour et assez d’ouverture d’esprit ne seront pas dupes. Pour les autres nous donnerons l’image que nous aurons choisi de donner, avec l’aide de nos faux semblants.

C’est tellement plus simple finalement, c’est bien moins épuisant que de tenter d’expliquer ce que nous ressentons au quotidien.

Je ne sais pas si c’est plus apaisant mais c’est plus léger et c’est exactement ce que je souhaite.

Alors nous revêtons nos habits de faux semblants et nous avançons comme nous pouvons.

Et je me rappelle que parfois le seul moyen d’être courageux c’est de faire semblant de l’être. Et ça aide, un peu.

Natalie Guignard-Nardin- Janvier 2018

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