Le Deuil – mode d’emploi

Ne dit-on pas que seuls ceux qui vivent pareil peuvent comprendre ?

Je ne sais même pas si c’est vraiment le cas.

Nous pensons tous très certainement que si nous avions des modes d’emplois pour comprendre les autres, tout spécialement lorsqu’il s’agit du deuil cela nous aiderait beaucoup.

Alors j’ai estimé que j’étais bien placée pour vous le fournir ce mode d’emploi au sujet du deuil. Sans aucune prétention bien entendu.

Je commence donc par vous expliquer ma première expérience face à la mort.

Devenue adulte, jeune maman, enceinte de mon deuxième enfant je vivais dans un monde où les gens décèdent une fois arrivés à un âge très avancé. Bien entendu si parfois des jeunes s’en vont c’est des suites d’accidents, la fatalité ou le destin qui sait. Puis un jour comme un autre, j’apprends que mon amie d’enfance est gravement malade, qu’il n’y a plus d’espoir de la guérir et elle s’en ira quelques jours plus tard.

A ce moment-là j’ai découvert le réel sens des mots tristesse, incompréhension, déni, colère, acceptation.

Comment accepter qu’une jeune maman s’en aille ? Comment accepter que la médecine de nos jours ne puisse pas la sauver ?Comment imaginer le futur pour ces deux jeunes enfants qui vont grandir sans leur maman?

Mais la vie a continué. De nous trois, amies que nous étions, il en reste deux ici, et notre amie reste présente dans chaque souvenir de notre enfance.

Depuis son départ j’ai été confrontée à la mort plus d’une fois dans mon entourage. Des enfants qui s’en vont, des papas, des mamans, ma propre fille.

Et c’est toujours aussi dur, terriblement injuste et triste.

Ce que je constate à chaque fois c’est oh combien le monde vous observe lorsque vous perdez un être proche.

Lorsque vous vivez un deuil, les yeux sont rivés sur vous, tout le monde observe vos moindres faits et gestes.  Je ne parle pas de moi uniquement ici. Mais bien de ce que les personnes que je côtoie et qui ont perdu un être proche entendent, souvent derrière leur dos ou remarquent.

Le monde va se permettre de juger vos décisions, de critiquer vos choix :

Il aurait dû faire comme cela et pas comme ça.

  • Il a trop de photos du défunt à la maison, jamais il ne pourra faire son deuil.
  • Il n’a pas de photos du tout, il l’a déjà oublié.
  • Il ne parle pas assez du disparu.
  • Il parle trop du défunt.
  • Il ne m’a jamais appelé pour me donner de ses nouvelles (c’est le monde à l’envers)
  • Il ne pense qu’à lui et pas assez aux enfants.
  • Il ne pense pas assez à lui.
  • Il n’a jamais le temps de me voir (peut-être qu’il n’a juste pas envie)
  • Il a trop de choses il est trop actif, il fuit la réalité.
  • Il ne sort pas assez de chez lui, jamais il ne fera son deuil.
  • Il doit avancer, aller de l’avant.
  • Il avance trop vite, il l’a déjà oublié.
  • Il n’a même pas pris la peine de répondre à mon mot (si on écrit un mot dans l’espoir d’être remercié autant ne pas le faire non ?).
  • Il exprime trop sa colère, il est trop émotionnel et instable.
  • Il n’exprime pas assez sa colère, il ne se rend pas compte de la réalité.

Et vous, vous faites face au quotidien à gérer, à apprivoiser l’absence, à trouver une façon de survivre mais également :

  • Aux personnes qui ont fui parce qu’elles ne savaient simplement pas quoi vous dire (comme s’il y avait toujours quelque chose à dire et que les mots étaient essentiels).
  • Aux personnes qui ont fui « parce que c’est trop dur » (alors que c’est vous quand même qui partagiez la vie du disparu).
  • Aux personnes qui ont fui parce qu’elles ont peur (dès fois que le malheur serait contagieux).
  • Aux personnes qui sont là mais de loin, uniquement dans le but d’avoir quelque chose à raconter à l’apéro avec les potes.
  • Aux personnes qui sont restées, mais à distance parce qu’elles ne savent pas quoi vous dire mais aimeraient vraiment. Elles se posent 150’00 questions auxquelles elles ne trouveront pas de réponse (quoi dire à quel moment écrire ou appeler etc). Finalement à force de réfléchir le temps passe et plus le temps passe plus cela entraîne des questions et au final ces personnes se retrouvent dans la première catégorie, celles qui ont fui.
  • Aux personnes qui sont présentes mais viennent vous prodiguer leurs conseils sur comment gérer votre deuil. Vous allez entendre que pour faire votre deuil vous devrez c’est certain, passer par ces fameuses phases de deuil si bien décrite dans la théorie. Et le pire c’est quand la personne en face de vous n’a jamais perdu quiconque !

D’ailleurs à ce sujet je rencontre de temps en temps un groupe de mamans ayant perdu leur enfant et il a été évoqué d’écrire un jour un livre avec toutes les phrases stupides, inutiles et maladroites que nous avions toutes entendues.

Je sais que vous allez dire que tout ça part d’un bon sentiment, que les gens sont parfois maladroits, que je suis très dure et vous aller leur trouver pleins d’excuses mais pensez à la personne qui elle vit avec l’absence de l’être aimé au quotidien.

Heureusement il y a aussi ceux :

  • Qui sont restés, qui ont appris en même temps que vous comment vous gérer, comment gérer vos sauts d’humeur.
  • Qui osent parler du disparu.
  • Qui savent se taire lorsqu’ils réalisent ou sentent qu’à ce moment précis vous ne désirez pas en parler.
  • Qui osent et savent vous faire rire.
  • Qui sont là sans être trop envahissants.
  • Qui n’attendent pas de réponse de votre part au message envoyé ou qui comprennent que vous ne répondiez que 3 semaines plus tard.
  • Qui acceptent de vous écouter tard le soir même s’ils sont certainement déjà presque au lit.
  • Qui savent vous écouter parler du défunt sans être mal à l’aise et sans changer de sujet.
  • Qui ne se vexent pas si vous ne faites jamais le premier pas ou que vous les voyez presque plus, parce que les routes prennent parfois une direction différente.
  • Qui acceptent que vous vous confier à une autre personne plutôt qu’à elle.
  • Qui vous connaissent suffisamment pour savoir ce que vous aimeriez ou non et à quel moment.
  • Qui n’attendent rien en retour de votre part, pas même un merci parce qu’ils sont là à vos côtés.
  • Qui ont compris qu’il n’y a pas de mots faux, ni de mots justes. Parfois pas de mots tout court.
  • Qui ont compris qu’il n’y a pas règles pas de mode d’emploi pour vous gérer ou vous aider.
  • Qui ont compris que vous êtes simplement ingérable et qu’il faut faire avec.

Et vous vous aimerez :

  • Parler de lui car ne plus parler de lui serait faire comme s’il n’avait pas existé.
  • Ne pas en parler, car c’est moins douloureux.
  • Avoir des photos qui nous rappelle les bons moments passés avec lui.
  • Ne pas avoir de photos car cela déterre des souvenirs douloureux et ravive son absence.
  • Recevoir des messages aux dates importantes (anniversaire et date de décès) car cela démontre qu’il n’est pas oublié et cela vous touche.
  • Ne pas recevoir de messages spécifiquement à ces dates car vous les connaissez. Vous ne risquez pas de les oublier, il n’est pas nécessaire de vous les rappeler. Tous ces messages vous plombent le moral et de toute façon c’est dur au quotidien et pas seulement à ces dates là.
  • Que l’on vous prenne dans les bras afin que vous puissiez pleurer toutes les larmes que votre corps pourra produire.
  • Surtout que l’on ne vous prenne pas dans les bras car vous risqueriez de pleurer et vous ne savez pas quand vous pourrez vous arrêter.
  • Pleurer ensemble avec d’autres car vous n’êtes pas seuls à souffrir.
  • Ne surtout pas pleurer devant ou avec d’autres car c’est embarrassant. Tout le monde est mal à l’aise et ne sait pas quoi vous dire ou quoi faire.
  • Pouvoir appeler une personne pour parler ou échanger des messages quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit.
  • Qu’avec un simple échange de regard la personne en face de vous sache exactement ce que vous aimeriez, ce dont vous avez besoin à cet instant précis, sans devoir prononcer un seul mot.

Au moment où je pose ces mots je me demande ce que vous qui me lisez allez penser.

Que je suis exigeante, que c’est compliqué, que c’est bien vrai, que c’est impossible, que je suis dur avec les gens et qu’ils essaient de bien faire. Et vous allez certainement vous reconnaître dans au moins une des situations voire plusieurs.

Moi je m’y retrouve dans de nombreuses et c’est sans arrêt que je me remets en question.

Je suis dans la situation de la personne qui a perdu un être proche. Mais lorsque je côtoie une personne qui elle a perdu un être proche je me retrouve de l’autre côté de la barrière. Et j’essaie de faire de mon mieux en tentant de la comprendre d’être présent pour elle et en ne jugeant surtout jamais ses choix.

Arrêtons de porter des jugements sur la façon dont les êtres humains traversent les épreuves que la vie leur envoie. Car nous ne sommes pas à leur place. Et même si nous y mettons toute la bonne volonté du monde nous ne pouvons pas ressentir ce que les autres ressentent, mais nous pouvons au moins essayer de comprendre. Essayons de nous imaginer à sa place avant de critiquer non ?

Nous pouvons être deux mamans ayant perdu les deux un enfant d’un cancer après des années de lutte et nous aurons des façons totalement différentes de réagir et de gérer nos vies. Il y aura également des moments où nous ne nous comprendrons pas….qu’importe ce n’est pas essentiel non ?

Je me suis souvent demandée comment  les gens pouvaient me dire qu’ils me comprenaient alors que même moi je ne me comprends pas toujours. ….

A mon avis, une seule règle s’applique : celle d’écouter son cœur, le cœur ne se trompe jamais.

Il n’existe à mon sens pas de mode d’emploi qui puisse vous aider à gérer un deuil, ni sur comment accompagner une personne traversant un deuil. Comme pour toutes les étapes et épreuves importantes de la vie.

Une chose est certaine : Les morts ne reviennent pas et la vie continue pour nous  qui sommes restés ici et nous devons trouver un moyen de continuer, chacun à notre façon, en faisant des choix qui ne conviendront pas forcément à notre entourage.

On fait avec les moyens du bord

On apprend  à survivre….

A vous

Avec qui j’ai eu la joie de fais un bout de route ou de la croiser ,

Enfants qui n’avez pas eu le temps de grandir,

Parents qui n’avez pas même eu le temps d’avoir une seule ride,

A vous tous partis trop tôt,

Vous manquez à tant de monde.

Reposez en paix, veuillez sur vos proches de là où vous êtes.

On ne vous oublie pas:

Zoé, Maylis, Laurent, Isabelle, Leila, Patricia, Noémie, Emma

 

Natalie Guignard-Nardin – novembre 2015

 

 

4 réponses à “Le Deuil – mode d’emploi

  1. Bonjour,

    Il y a deux semaines j’ai perdu mon grand frère.

    Ce matin, j’ai reçu un e-mail ayant comme titre : « Le deuil, mode d’emploi. » Que demander de mieux. Cet article m’a fait sourire, car j’aurais pu l’écrire, tant c’est ce que je ressens en ces moments. Les gens ne savent pas quoi me dire, d’autre me dise ce que je devrais faire. J’ai envie de leur dire : Si je veux rester au lit pendant trois mois laissez-moi, si je veux jouer au volley tous les jours, laissez-moi, si je veux aller au cinéma et pleurer, alors laissez-moi. Mais accompagner moi. J’aimerais qu’on en parle tout le temps de mon frère, j’aimerais ne pas pleurer devant certaines personnes car c’est embarrassant comme vous l’avez dit. Mais j’aimerais aussi pleurer tout le temps parce que mon frère n’est plus là.

    Enfin, tous ça pour dire que cet e-mail m’a fait du bien. Cet e-mail me dit : Zoé, tu n’es pas toute seule. D’autres ont vécus ça et ils sont toujours debout. Ils avancent comme toi, un pas après l’autre.
    Parce qu’à 19 ans, quand on perd son frère ainé et bien il faut tout rebâtir son futur. Et des mails comme celui là, ils aident beaucoup.

    Alors merci Mme Guignard.

  2. Bonsoir,

    J’ai beaucoup aimé votre texte et je l’ai trouvé pertinent ! Le deuil vaste sujet qu’on aimerait pas évoquer ou le plus tard possible … Personnellement j’y ai été confrontée tôt à 15 ans la première fois suite au suicide de mon papa puis à 25 ans suite au décès prématuré de ma meilleure amie d’enfance jeune maman. Enfin bref je ne vous écris pas pour vous raconter ma vie 😉 mais pour vous demander si vous connaissez en Suisse une association qui aide / soutien les familles qui vivent un deuil ? C’est vrai que depuis quelques années je me dis que mon parcours de vie pour me peut-être me permettre de me rendre utile dans une association du type que j’ai évoqué plus haut.
    Par avance merci pour votre réponse
    Mélanie Vurpillat (nanie79@hotmail.fr)

  3. Merci pour ce beau témoignage, qui tombe pile au bon moment. Cela fait déjà un an que mon papa est décédé après une longue maladie dégénérative. Pendant un an j ai fui, fui cette réalité, fui ma souffrance car je pensais que je DEVAIS aller de l avant que je DEVAIS aller mieux car il ne souffrait plus… Mais voilà les choses ne sont jamais aussi simples qu elles n y paraissent. Chaque moment passé sans lui me semble une injustice, chaques étapes de ma vie d adulte se feront sans lui…
    Ces réalités sont dures et font affreusement mal…
    Alors merci pour votre témoignage merci de me permettre de me rendre compte que le deuil est une chose difficile et personnel.
    En pensée et prières avec vous et votre famille
    Amitié

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